Les gars buvaient plus d’alcool que les filles par le passé. Mais, aujourd’hui, la consommation des adolescentes est presque égale à celle des gars - bientôt, elles consommeront tout autant. Des études récentes révèlent que les jeunes filles du secondaire – surtout des premières années du secondaire – boivent presque autant que les gars du secondaire. Selon une étude de Statistique Canada menée auprès de 4000 adolescents entre 12 et 15 ans, une proportion importante des jeunes Canadiens commencent très tôt à consommer de la drogue et de l'alcool. La moitié des jeunes interrogés ont déjà bu de l'alcool et le quart a déjà été ivre. Il semble, par ailleurs, que les jeunes des campagnes consomment autant que ceux des villes et qu'il n'y a pas de différence entre les gars et les filles1.
Chez les gars comme chez les filles, l’invitation à boire de l’alcool vient presque toujours d’un ou d’une amie, d’une connaissance ou d’une personne plus jeune mais du même sexe. Dans l’ensemble, les filles risquent fort de se voir offrir un verre d’alcool dans un lieu intime et par un ami de coeur. En revanche, ce sont les parents ou des étrangers qui sont les plus susceptibles d’offrir un verre d’alcool aux garçons2.
Chez les gars et les filles, le « facteur amitié » joue un rôle de premier plan et influence la décision de boire ou non de l’alcool. Selon la recherche, les ados ayant dans leur entourage au moins cinq amis intimes qui prennent de l’alcool courent neuf fois plus de risques de consommer de l’alcool que les autres ados entourés d’amis qui ne boivent pas.
D’autres facteurs sont à considérer. Les chercheurs et les spécialistes du développement de l’enfant soulignent différents motifs qui incitent les adolescents des deux sexes à consommer de l’alcool :
- Expérimenter
- Socialiser
- Mesurer ses limites
- Appartenir à un groupe de jeunes
- Se laisser influencer par la pression sociale et les médias
- Subir les conséquences d’un héritage génétique
- Régler ses problèmes
- Donner un sens à sa vie
- Vivre les nouvelles expériences propres à l’adolescence3
Les adolescentes, en particulier, affirment consommer de l’alcool pour améliorer leur humeur et leur confiance en elles, diminuer la tension, gérer leurs problèmes, perdre leurs inhibitions, se sentir sexy ou perdre du poids. Les adolescents, pour leur part, font usage d’alcool et de drogue pour faire l’expérience exaltante d’un high et pour améliorer leur statut social4.
Les autres facteurs qui influencent leur décision de boire ou non de l’alcool ont trait à la génétique, à la personnalité, aux troubles psychiatriques, à un comportement suicidaire, aux attentes face à l’alcool, au milieu de vie et aux expériences traumatisantes.5
Dans l’ensemble, les ados âgés de 12 à 14 ans croient avoir plus de chance de vivre les aspects positifs de l’alcool (se sentir bien, être accepté par ses pairs) que les aspects négatifs6. Malgré ce bel optimisme, la consommation d’alcool chez les ados coûte cher à la société, ces faits sont indéniables. L’alcool est un facteur déterminant puisqu’il est associé aux principales causes de décès chez les jeunes : blessures accidentelles, suicides et meurtres7. D’autres conséquences néfastes sont à craindre : dépendance, piètres résultats scolaires, troubles de mémoire et d’apprentissage, comportements à risque, vulnérabilité sexuelle, victimisation.
Dans une étude menée aux États-Unis par le Missouri Alcoholism Research Center, les chercheurs ont comparé la consommation d’alcool et les problèmes de comportement liés à la consommation d’alcool chez des jeunes de 12 à 18 ans. En interrogeant les jeunes sur les conséquences liées à la consommation d’alcool, ils ont appris que les garçons qui buvaient éprouvent souvent plus de difficultés dans leurs relations avec leurs parents, dans leurs relations amoureuses ainsi qu’à l’école et vont même jusqu’à se battre. Les filles, de leur côté, affirment que leur consommation d’alcool les entraîne à se disputer avec leurs ami(e)s ou à poser des gestes qu’elles regretteront par la suite (mais, chez les deux sexes, on affirme s’être retrouvé dans une situation à caractère sexuel regrettable après avoir bu)8.
Les résultats d’une recherche effectuée par l’Institut de la statistique du Québec montrent que la consommation concomitante d’alcool et de drogue est le lot d’une majorité relative d’élèves du secondaire. Ainsi, 39 % des élèves déclarent avoir consommé de l’alcool et de la drogue au moins une fois au cours des 12 mois précédant l’enquête. Ceux qui ne consomment que de l’alcool, pour leur part, représentent 30 % de la population; 2,7 % ne consomment que de la drogue. Enfin, la proportion d’élèves totalement abstinents (alcool et drogue) se situe à 28 %9.
Au chapitre de la santé, les coûts à long terme associés à la consommation d’alcool – dommages au cerveau, maladie cardiaque et maladie du foie – sont importants chez les deux sexes. Toutefois, les risques sont particulièrement importants chez la femme – et surtout chez la jeune fille – qui consomme de l’alcool.
L’alcool au volant constitue l’un des deux facteurs expliquant que les 16-24 ans soient impliqués dans près du quart des accidents routiers mortels. Proportionnellement, les jeunes de cette tranche d’âge sont pourtant moins nombreux à posséder un permis de conduire10.
En général, les gars et les filles sont plus enclins à abuser de l’alcool pendant la période de la puberté. Mais le risque de consommer de l’alcool plus tôt – et en plus grande quantité – est particulièrement élevé chez les filles « prématurément pubères » comparativement aux filles « tardivement pubères ». De plus, les filles sont plus enclines à vivre de la dépression, des troubles alimentaires et des abus sexuels – des situations qui entraînent souvent une consommation abusive d’alcool. Enfin, il faut noter que les femmes et les filles métabolisent l’alcool différemment, c’est-à-dire que l’alcool transite plus rapidement dans leur sang. Comparativement aux hommes, elles s’enivrent donc plus rapidement, développent plus facilement une dépendance; de plus, les effets néfastes de l’alcool ont plus d’emprise sur elles.
Aujourd’hui, les jeunes consomment davantage d’alcool; qui plus est, la culture médiatique fait la promotion de l’alcool et l’entoure de prestige. Dans cinq provinces canadiennes, il est interdit de représenter l’alcool comme un élément important « de la vie sexuelle ou l’occasion d’une rencontre sexuelle ». Pourtant, nous ne manquons pas d’annonces qui utilisent le sexe pour vendre de la bière et des spiritueux, bien au contraire! Les publicités foisonnent, les filles et les garçons sont littéralement bombardés par des messages créant et renforçant des associations positives entre alcool et séduction sexuelle ainsi qu’autonomie, rébellion, maturité, plaisir, réussite et liberté – des qualités particulièrement attirantes auprès des ados des deux sexes.
Ces messages parlent non seulement de consommation d’alcool, mais aussi de rôles sexuels. Comme la grande majorité de ces annonces s’adressent aux jeunes hommes, on y présente habituellement des femmes confinées aux stéréotypes traditionnels : « bombe sexuelle », « croqueuse d’hommes », « ange/tentation », « rebelle », « convoitée » et « fêtarde ». Idéalement, la « poupée » associée à la bière est très sexuée et extrêmement séduisante. Cette femme – ou ses formes fabuleuses – sont vendues au consommateur de concert avec la boisson alcoolisée annoncée. Comme c’est une « poupée », elle n’a rien de menaçant, elle est sexuellement disponible et au service de l’homme. Dans la publicité sur l’alcool, les filles peuvent se montrer rebelles, à la condition toutefois de le faire avec charme et gentillesse. On leur permet d’être « un peu vilaines », mais jamais méchantes.
Si la publicité sur l’alcool projette souvent une image triviale de la femme, il en va tout autrement pour l’homme, souvent représenté comme un être puissant, agressif et en contrôle – « le richard », le « héros en action », le « beau grand ténébreux » et « le sportif » occupent les premiers rôles dans cette publicité. On admet aussi le « farceur », mais sous son aspect rebelle plutôt que bouffon11.
La publicité sur l’alcool nous lance aussi des messages sur nos relations personnelles. Il est rare qu’on y présente une belle amitié entre femmes. En fait, lorsque « les filles » se rassemblent, c’est habituellement pour commérer ou pour séduire un homme par surprise. En revanche, ces annonces mettent l’accent sur la culture bons « copains » entre les hommes et entre les garçons, une culture où l’alcool et la bière font entièrement partie de l’humour, de l’amitié et des bons moments qu’ils partagent.
La publicité en faveur de l’alcool en a long à dire sur les relations hommes/femmes. Dans l’univers de la bière, la femme est un prix sexuel à gagner en consommant la bonne boisson alcoolisée – ou encore, elle est « le boulet au pied » dont les hommes et les copains cherchent à se libérer en buvant. Les couples heureux existent, mais uniquement dans un monde fantaisiste fait de yachts, de plages au sable blanc et de pays exotiques. Dans une soirée ou une fête, on présente une relation sexuelle comme allant de soi pour « bien finir la soirée ». Auteure et enseignante, Jean Kilbourne note que les critiques vis-à-vis du sexe dans les médias sont souvent présentées « d’un point de vue puritain – alléguant que le sexe est trop présent, outrageusement vulgaire et présenté de manière à encourager la promiscuité chez les jeunes, etc. » Elle en vient à la conclusion que les médias ne font pas la promotion du sexe mais qu’ils en donnent plutôt une image « triviale ». Le problème n’est pas d’associer le sexe au péché, mais plutôt au cynisme et à la superficialité. On nous propose une pseudo-sexualité qui fait obstacle à notre quête légitime d’une sexualité personnelle, unique et authentique.

Les stéréotypes sexuels ne se retrouvent pas seulement dans la publicité sur l’alcool, mais également dans d’autres médias. En tenant compte de tous les messages sexistes diffusés dans les milliers de publicités sur l’alcool et autres produits et qui sont vus par les jeunes chaque année, sans oublier les messages sexistes diffusés à la télévison et sur les babillards, dans les magazines, les films, les vidéos musicaux et les pièces musicales, nous avons certes toutes les raisons de nous inquiéter – surtout lorsqu’il s’agit de jeunes qui sont à définir leur propre identité sexuelle et leurs attentes relationnelles. Kilbourne note que « les ados sont de nouveaux consommateurs, inexpérimentés. Ils et elles sont à définir leurs valeurs personnelles, leurs rôles et leurs concepts. La majorité des ados sont sensibles à la pression de leurs pairs et ont du mal à résister ou à questionner les messages culturels dominants repris et renforcés par les médias12. » D’autres chercheurs ont aussi exprimé leur inquiétude devant la force de persuasion de l’industrie de l’alcool qui, dans ses publicités, encourage viguoureusement les comportements sexistes auprès des « jeunes consommateurs ». Ils font remarquer que le danger ici est double, à savoir « encourager les jeunes à consommer de l’alcool par le biais de messages qui diminuent la femme ou font la promesse d’une faveur sexuelle 13».
Au cours des dernières décennies, plusieurs ont exprimé leur inquiétude vis-à-vis des jeunes et de cette surexposition à la publicité en faveur de l’alcool. Ces craintes sont fondées puisque le fait d’être exposé aux boissons alcoolisées – surtout en bas âge – est le premier pas vers une perception positive de la consommation d’alcool. Nous nous devons de poursuivre nos recherches sur les différents messages transmis dans ces annonces publicitaires : les messages portant sur la consommation d’alcool et les relations personnelles, messages sur les comportements qu’on attend d’un homme et d’une femme. La consommation d’alcool ne cesse de croître chez les jeunes – en particulier la pratique du calage – et les jeunes femmes sont particulièrement vulnérables à la victimisation sexuelle. Pour toutes ces raisons, nous devons tout faire pour mieux comprendre ces jeunes, pour saisir comment les gars et les filles interprètent ces messages et adoptent des comportements qui se veulent fidèles à ces modèles.
- Radio-Canada. « Alcool et drogue : de plus en plus tôt », Nouvelles, Sciences et santé, 19 mai 2004. http://www.radio-canada.ca/nouvelles/Santeeducation/nouvelles/200405/19/001-drogue-canada.shtml
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- Perron, Bertrand et Jacynthe Loiselle (2003). « Alcool et drogues. Portrait de la situation en 2002 et principales comparaisons avec 2000 », Enquête québécoise sur le tabagisme chez les élèves du secondaire, 2002 (résultats sommaires), Québec, Institut de la statistique du Québec, juin, p. 4.
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