1. Introduction
Cette recension des principales recherches sur la télévision et la famille se veut un point de référence pour les instances décisionnelles. Nous espérons qu'elle permettra de mieux situer le dossier de la famille et de la télévision. Nous nous sommes référés le plus fréquemment possible à des études québécoises et canadiennes sur ce sujet. Celles-ci sont cependant plutôt rares. Notre rapport mentionne plusieurs recherches étrangères, ce qui permet une certaine diversité et enrichit le texte de perspectives nouvelles. Les études citées sont, pour la plupart, récentes. Elles ne sont antérieures à 1982 que si elles sont particulièrement pertinentes à cette étude.
1.1. La famille au Québec
La famille québécoise a bien changé depuis le début du siècle. Le taux de naissances chute continuellement depuis cette époque, bien qu'il ait connu, entre les années 40 et 60, une forte augmentation. Pendant les années 60 et le début des années 70, l'indice de fécondité a diminué de façon particulièrement prononcée. Depuis 1973, pourtant, cette baisse semble moins accélérée. Le taux de naissances aurait même tendance à augmenter depuis les trois dernières années. Il reste qu'en 1988, l'indice synthétique de fécondité (le nombre moyen d'enfants par femme en âge de procréer) se chiffrait à un peu plus de 1,4 enfants, donc en dessous du seuil de renouvellement des générations (2,1 enfants par femme, en moyenne) (Secrétariat à la famille, 1989).
Le nombre de divorces, de remariages et de familles monoparentales augmente alors que le taux de mariages diminue. Ces changements, et bien d'autres encore, rendent les structures familiales de plus en plus complexes et variées (Conseil des affaires sociales et de la famille, 1982 ; Secrétariat à la famille, 1989).
Plusieurs facteurs politiques, économiques et sociaux entraînent une redéfinition des rôles de l'homme et de la femme au sein de la famille et du milieu de travail. Les femmes prennent une place de plus en plus importante sur le marché du travail : 65 % des femmes mariées âgées entre 25 et 34 ans occupent un emploi au Canada (Mirabelli, 1989). Cela devrait entraîner une meilleure répartition des tâches familiales. On constate cependant que c'est souvent encore aux femmes que ces travaux sont dévolus. Les parents travaillent donc tous les deux à l'extérieur, dans certaines familles. Cela leur permet de disposer d'une prospérité nouvelle, entraînant ainsi une plus grande consommation de loisirs.
Les recherches contemporaines (Bouchard, 1985a) sur la famille au Québec se penchent, entre autres, sur la violence et sur les dysfonctionnements familiaux. Elles ont montré que ces problèmes résultent de facteurs personnels, sociaux, institutionnels, politiques et économiques. On connaît encore mal la façon dont ces facteurs interagissent mais on a néanmoins identifié les composantes qui prédisent un tel genre de dynamique familiale : l'isolement, la pauvreté, le stress, etc. Plusieurs questions doivent encore être abordées. La recherche québécoise fait très peu état du soutien du réseau social lors des crises traversées par les familles (deuils, divorces, maladies graves, pertes d'emploi, etc.). Elle a encore très peu étudié les minorités ethniques et immigrantes. Pour que les services d'aide puissent les appuyer efficacement, il faut tâcher de mieux comprendre les familles de ces minorités. On connaît également peu les nouvelles structures familiales engendrées par la rapide croissance du taux de divorces. Il importe d'étudier les conséquences de la garde partagée pour les parents et les enfants ainsi que les stratégies d'adaptation des familles monoparentales et reconstituées.
1.2. La recherche sur la famille et la télévision
Les interactions de la famille autour de la télévision ont également fait l'objet de peu d'études au Québec. Il importe pourtant d'examiner ce phénomène si l'on veut mieux comprendre la famille québécoise contemporaine, puisque la télévision occupe une place de choix dans ses activités. En effet, chaque Québécois regarde en moyenne 25,5 heures de télévision par semaine (B.B.M., 1990-1991) et une part importante de cette écoute se déroule en famille. Ce phénomène a d'ailleurs été mis en évidence par le succès exceptionnel de la série Les filles de Caleb pendant la saison 1990-1991. Cette télésérie sur la vie d'une famille québécoise au début du siècle a été suivie par près d'un québécois sur deux, des plus jeunes aux plus âgés. Elle a donc réuni de nombreuses familles québécoises autour du petit écran (Caron et Daoust, 1991).
L'écoute de la télévision : une occasion de partage ou un facteur d'inhibition des interactions familiales ?
Les premières recherches (Maccoby, 1951) ne rapportaient que très peu d'interactions entre les membres de la famille lorsqu'ils regardaient ensemble la télévision. Cela n'a rien d'étonnant puisqu'à cette époque, l'écoute de la télévision était un événement spécial et les téléspectateurs étaient littéralement captivés par le poste. D'ailleurs, on s'est longtemps demandé si le public pouvait être actif devant la télévision (sélectionner les messages qui l'intéressent, interpréter l'information qu'on lui présente, etc.) ou s'il était soumis malgré lui à ses effets. La télévision est aujourd'hui devenue un objet plus commun, plus banal et donc moins captivant. Les recherches rapportent plus d'interactions entre les membres de la famille autour du petit écran (St. Peters, Fitch, Huston, Wright et Eakin, 1989). Cependant, les nouvelles technologies qui octroient un plus grand contrôle au téléspectateur réactivent aujourd'hui le débat sur le comportement actif-passif de l'auditoire : les télécommandes, le magnétoscope et les plus récentes technologies telles que la télévision interactive modifient en effet les relations du téléspectateur avec le petit écran. On constate également que, contrairement à autrefois, les familles se consacrent à de nombreuses autres activités en regardant la télévision.
On retrouve tout de même encore aujourd'hui deux tendances principales dans la recherche sur la télévision et la famille (National institute of mental health, 1982). Certains chercheurs affirment que la télévision bloque la communication entre les membres de la famille : l'attention accordée au petit écran ne peut pas être consacrée à une autre personne. De plus, ils avancent que l'écoute de la télévision en commun nuit à l'unité familiale parce qu'elle crée l'illusion que les familles passent du temps ensemble. En fait, l'écoute en commun ne serait qu'une consommation individuelle de contenus télévisuels en présence d'autres personnes, sans interaction significative.
D'autres chercheurs croient au contraire que l'écoute de la télévision en famille est une occasion de partage, une façon pour les membres de la famille de participer à une activité commune. Comme nous le verrons plus loin, ils affirment également que l'écoute en commun permet aux parents d'apprendre à leurs enfants à être critiques face à la télévision, de renforcer les éléments éducatifs et les messages positifs et de modérer les effets de la violence ou de la publicité (St. Peters et al., 1989). Pour comprendre les relations des familles avec la télévision, on doit donc examiner le contexte social dans lequel elles évoluent. On doit étudier leur structure (nombre de membres dans la famille, leur âge, etc.), leurs comportements (discipline parentale, modèles de communication, etc.), l'accessibilité des média au foyer (le nombre de postes de télévision, la présence ou non d'un magnétoscope, etc.) les variables socio-culturelles (éducation des parents, statut socio-culturel, etc.) et les activités hors du foyer dans d'autres institutions sociales (L'école, le lieu de travail, etc.). (Wright, St. Peters et Huston, 1990).
1.3. Structure du rapport
Ce rapport comprend trois parties principales qui font le point sur les connaissances actuelles sur la famille et la télévision. Le premier chapitre décrit le phénomène de l'écoute en famille en examinant comment les familles regardent la télévision. Cette partie rend compte de l'équipement télévisuel dans les foyers, des habitudes d'écoute des membres de la famille, de l'influence du contexte social sur l'écoute et des règlements familiaux par rapport à la télévision.
Avant d'étudier l'influence de la télévision spécifiquement auprès de la famille, il importe d'être conscient des contenus télévisuels auxquels sont exposés parents et enfants et des effets de ces contenus sur un plan général. C'est pourquoi, dans le deuxième chapitre, nous dégageons certaines dimensions importantes de l'imagerie télévisuelle (violence, stéréotypes, publicité, images de la famille) et effectuons un survol de la recherche quant aux effets de ces contenus sur les téléspectateurs. Bien entendu, chacun des thèmes abordés dans cette section pourrait faire l'objet d'une analyse approfondie mais cette synthèse servira principalement à situer la recherche sur la famille et la télévision dans le contexte plus large de l'influence générale des médias.
Une fois ces paramètres établis, la troisième partie traitera des influences réciproques entre la famille et la télévision. Elle se concentrera d'abord sur deux aspects importants de l'influence de la télévision sur les interactions familiales : le choix d'une émission de télévision en famille et la façon dont la télévision affecte les échanges familiaux. Finalement, elle étudiera la façon dont les interactions familiales peuvent contrer ou amplifier l'influence de la télévision et traitera des diverses interactions entre membres d'une même famille par rapport au petit écran.
Enfin, la conclusion offrira des perspectives d'avenir sur la recherche sur la famille et la télévision. Elle examinera quelques nouvelles approches et proposera de nouvelles questions de recherche.
Source : « La famille et la télévision », Groupe de recherche sur les jeunes et les médias, 1992.