5. Conclusion : perspectives de recherche
5.1. Des théories et des méthodes
Les chercheurs dans le domaine des communications de masse ont d'ores et déjà abandonné le modèle unidirectionnel de l'influence de la télévision sur un auditoire uniquement passif et conditionné. Les téléspectateurs sont maintenant perçus comme pouvant être actifs, utilisant les médias pour combler des besoins d'information et de divertissement. On les croit capables d'interpréter les messages proposés en fonction de leur propre cadre de référence et on considère leur réseau de relations interpersonnelles qui joue aussi sur leurs attitudes. Il faut cependant se garder de trancher trop hâtivement ; à une certaine époque, on a tellement voulu contextualiser l'influence de la télévision qu'on en est venu à la position extrême de lui nier pratiquement toute influence.
D'autres études dites culturelles parce qu'elles tentent de cerner les phénomènes du point de vue de leur signification culturelle pour les individus en fonction de leurs valeurs et de leur mode de vie ont aussi contribué à avancer nos connaissances dans ce secteur. Aussi, on pense plutôt maintenant que la télévision agit indirectement et à la longue, comme un des éléments du tissu culturel de la société, les médias et les institutions sociales et le public se faisant écho. Dans l'étude de la télévision à l'intérieur de la famille, il faut considérer également le développement et les besoins de chaque membre.
Même quand les chercheurs s'intéressent au cadre familial, certains le font dans une optique plus traditionnelle, en prenant la télévision comme point de départ. Ils sont centrés sur l'information télévisuelle en tant que contenu et sur les réactions que ces contenus provoquent auprès des membres de l'auditoire familial. Pour d'autres, c'est l'organisation familiale qui constitue le cadre de l'analyse initiale : le contenu n'est pas étudié en lui-même. Il doit plutôt être saisi tel que les membres de la famille le conçoivent dans leur esprit et tel qu'ils l'intègrent dans cette dynamique de la vie quotidienne. Nous croyons qu'une telle conception transactionnelle de l'influence des médias demeure très prometteuse pour la recherche.
Les phénomènes comme la médiation de l'écoute télévisée qui n'existent que dans le cadre intime de la famille sont difficiles à étudier. Dans un effort pour accéder à une meilleure compréhension de la dynamique familiale, les ethnographes se servent notamment de l'observation participante : ils étudient les familles en s'intégrant à leur vie, en habitant avec elles pendant plusieurs mois, dans certains cas. D'autres préfèrent la méthode des auto-rapports, c'est à dire qu'ils demandent aux sujets de rapporter leurs comportements. Cette technique permet de colliger un grand nombre de données sur une plus grande échelle. Pour obtenir une vision plus juste de la dynamique familiale, il est important d'obtenir des auto-rapports aussi bien de la part des enfants que de la part des parents. De nouvelles technologies permettent d'affiner les recherches sur la famille et la télévision et de faire pénétrer le chercheur dans la famille par l'entremise de caméras, de récepteurs de poche (« beepers ») ou de « monitoring » électronique. De telles méthodes permettent de se rapprocher des familles à un moindre coût qu'en personne mais elles demeurent une intrusion majeure. C'est avec ces limites de la recherche qu'il faut composer.
Les études sur le terrain sont susceptibles d'augmenter la validité des recherches sur la télévision, à condition que nous complétions les études descriptives par des études quasi-expérimentales, pour pouvoir vérifier les hypothèses à grande échelle. À titre d'exemple, si l'on observe que certaines familles discutent souvent de la télévision alors que pour d'autres, les échanges sont beaucoup plus limités, on peut chercher à découvrir si cette réalité est représentative de l'ensemble des familles et sinon, avec quelles dimensions elle est associée. Lorsqu'on cherche à vérifier des théories ou à développer des modes d'intervention, il faut pouvoir compter sur une comparaison systématique de différentes conditions. On peut alors recruter des familles de profil différent et comparer leurs réactions à des programmes d'éducation critique, par exemple.
L'étude en laboratoire permet de contrôler les variables susceptibles d'influencer le comportement mais on la critique pour le caractère artificiel de l'environnement et l'attention généralement plus grande que les sujets accordent à la télévision dans un tel contexte. Or, si on ne peut probablement pas généraliser les résultats obtenus en laboratoire aux systèmes de communication des familles dans leur milieu naturel, les études en laboratoire n'en demeurent pas moins nécessaires : elles servent à identifier l'existence de certains phénomènes, à vérifier des principes théoriques ou à mettre au point des interventions qui, par la suite, peuvent être vérifiées en milieu naturel. Pour que l'auditoire familial puisse être étudié dans son ensemble, plusieurs méthodes doivent être utilisées conjointement pour la collecte et l'analyse des données. Aucune approche n'est suffisante à elle seule ; il faut donc aborder la même question sous les différents angles que les méthodes respectives fournissent.
À notre avis, il est vain de vouloir opposer les méthodes quantitatives aux méthodes qualitatives. D'ailleurs, certains modèles d'influence complexes font appel à des techniques d'analyse statistique propres à saisir l'interaction simultanée de plusieurs variables. Les divers phénomènes peuvent être mieux évalués dans un cycle complet de recherches où les études plus en profondeur sur un nombre restreint de sujets servent à formuler des hypothèses et à enrichir l'interprétation des études menées sur une plus grande échelle.
La perspective systémique implique qu'une partie ne peut être dissociée de son ensemble sans en trahir le sens. En conséquence, on doit délaisser l'individu au profit de la famille comme une unité significative de réception (au sens culturel) des messages des médias. On peut penser que les recherches à venir vont préserver cette perspective systémique de la réception télévisuelle en étudiant l'individu avec la télévision dans la famille.
5.2. Des questions et des réponses
Cette synthèse des écrits scientifiques sur la famille et la télévision nous a permis de dresser un bilan préliminaire sur l'état de la question. Le contexte restreint de cette analyse permet difficilement cependant d'avancer un agenda de recherche définitif. Toutefois, nous aimerions en conclusion offrir quelques pistes de réflexion pour les études à suivre, en fonction des faits saillants dégagés dans ce rapport.
Comme chacun le sait, la télévision est imbriquée étroitement dans le quotidien des familles mais c'est en situant la télévision dans le contexte plus large de la société québécoise que nous pourrons saisir avec plus de justesse le rôle de la télévision dans la famille. Les recherches descriptives sur les habitudes d'écoute des familles québécoises nous permettent de préciser ce portrait. La télévision au Québec est un important outil d'information, d'expression culturelle et de divertissement. Par rapport à d'autres sociétés, nous consacrons de nombreuses heures au petit écran. Par ailleurs, ces mêmes études nous indiquent que nous regardons davantage de contenu canadien que nos compatriotes du Canada anglais et qu'au total, nous voyons probablement moins de violence que nos voisins américains. Nos enfants sont également exposés à moins de publicité télévisée, dans l'ensemble, puisque la publicité pour enfants est règlementée.
Par ailleurs, les cotes d'écoute seules ne peuvent pas traduire la valence (l'attirance ou la répulsion) émotive de l'écoute de la télévision. Pour illustrer cette idée, imaginons une seule émission spéciale sur l'environnement qui aurait été une occasion d'échanges fructueux ou peut-être même l'instigatrice d'un projet en commun entre les membres d'une famille. Cette expérience isolée peut-elle être aussi signifiante dans l'expérience télévisuelle de cette famille que l'écoute de plusieurs heures de télévision ?
Nous en savons encore aussi trop peu sur les besoins et les habitudes médiatiques des diverses familles : monoparentales, reconstituées, d'immigrants récents... La pluralité croissante de la société québécoise rend nécessaire l'étude du rôle de la télévision dans l'intégration des néo-québécois, par exemple. Un autre champ peu exploré concerne le rôle des frères et soeurs et notamment des grands-parents vis-à-vis la famille et la place que la télévision occupe dans cette dynamique. Que dire aussi des familles en milieu rural, comment perçoivent-elles la réalité principalement citadine que leur renvoie le petit écran ?
Cette imagerie que nous consommons demeure aussi en partie américaine et n'est pas exempte de violence, de stéréotypes sexistes, racistes et agistes, conséquences regrettables des impératifs du marché et d'une standardisation des productions. On ne peut rester indifférent à l'importance de ces images dans le processus cumulatif de socialisation. Toutefois, l'une des constatations les plus optimistes de la recherche concerne le fait que les parents jouent un rôle clé, faut-il se le rappeler, même vis-à-vis l'influence potentielle de la télévision. Ainsi, les parents qui règlementent l'écoute, et surtout ceux qui discutent avec leurs enfants des contenus télévisuels, font en sorte que ces contenus de moindre valeur peuvent être récupérés au profit de leur propre projet éducatif.
Malheureusement, si les études ont démontré que l'intervention parentale est efficace, elles révèlent aussi qu'elle n'est pas fréquente. Les raisons n'en sont pas claires : contraintes de la vie moderne ou manque de connaissances à ce sujet ? Une sensibilisation des parents à leur rôle vis-à-vis la télévision pourrait être envisagée. L'insertion de l'éducation critique aux médias dans le programme scolaire paraît aussi fortement souhaitable aux yeux de plusieurs et serait susceptible de créer une synergie des élèves avec le milieu familial en vue d'une meilleure appropriation de la télévision.
Le fait que la télévision soit rarement la seule cause d'attitudes ou de comportements indésirables ne peut pas pour autant justifier un laissez-faire en ce qui a trait la programmation. On a vu que les parents saisissent également les occasions uniques qu'offrent la télévision pour compléter et renforcer l'éducation de la cellule familiale. Bien des familles aiment regarder ensemble la télévision ; une plus grande diversité de contenus pour un auditoire familial serait bienvenue.
Certaines familles auraient aussi besoin de plus de secours et retrouvent difficilement à la télévision des alternatives attrayantes qui pourraient commencer à faire contre-poids aux modèles de leur entourage immédiat. De plus, on peut songer à développer des modes d'intervention en rapport avec la télévision auprès des familles qui sont aux prises avec des problèmes de violence ou des familles plus démunies. La télévision peut être un moyen de communication avec ces familles, une porte d'entrée ; elle peut suggérer des ressources, des alternatives. Certaines familles peuvent nécessiter plus d'aide vis-à-vis la télévision parce qu'elles disposent de moins de ressources et qu'elles présentent des caractéristiques susceptibles de renforcer les dimensions négatives des contenus télévisés.
Si les parents peuvent être actifs dans leur salon, ils semblent plus passifs vis-à-vis l'institution de la télévision. Peu de voix se font entendre au nom des familles pour dire ce qu'elles voudraient entendre sur les ondes. Peut-être y aurait-il lieu pour les instances gouvernementales de chercher à favoriser l'expression des besoins des familles par divers moyens (i.e., sondages, représentations auprès des diffuseurs, etc...) pour que les ondes soient véritablement publiques.
Les membres des familles utilisent la télévision, probablement de façon plus ou moins consciente, pour se rapprocher ou s'éloigner les uns des autres. On ne peut pas imputer à la télévision la dissolution de la famille, pas plus qu'on ne peut imputer la délinquance au taux de divorce. Ces simplifications outrées qui peuvent alimenter les en-têtes des journaux ne sont pas productives pour un agenda de recherche. On sait que les valeurs, les aspirations et la structure des familles déterminent leur façon de regarder la télévision, les règles qu'elle imposent ou qu'elles n'imposent pas. Une étude plus poussée de ces éléments devrait donc permettre de mieux comprendre les relations que la famille entretient avec la télévision. Il faudrait, par exemple, étudier plus à fond quand et pourquoi les parents et les enfants regardent la télévision ensemble, ce qui se passe pendant l'écoute en commun et l'effet que les médiateurs autres que les parents peuvent avoir sur la relation des enfants avec la télévision. Sur un plan davantage cognitif, peu d'attention est accordée à la façon dont les individus intègrent l'expérience familiale dans leur schéma mental de la télévision et à la manière dont ils transmettent ce schéma à leurs propres enfants.
La télévision est plus qu'une boîte à images ; elle est de plus en plus un lieu où les familles peuvent aller puiser des informations, transiger avec l'extérieur et se divertir avec des jeux électroniques. Nous commençons à peine à cerner ce que font les familles avec ces nouvelles technologies. Une constante, toutefois, c'est que les familles les intègrent dans leur cadre de vie. Certes, elles font quelquefois des détours pour accommoder ces nouveautés, parfois par désir de bien paraître mais parfois aussi par esprit de découverte. Certaines familles sont plus passives, mais la plupart font leur propre évaluation et décident de rejeter ou d'accepter intégralement ou partiellement ce qu'on leur propose.
Le partage des rôles familiaux à l'égard des technologies est important. On a vu que traditionnellement, le père avait le contrôle de la télécommande ; ce pattern tend à se répéter vis-à vis des nouvelles technologies à l'égard desquelles bien des femmes demeurent encore réticentes. Toutefois, on constate un rôle accru des jeunes, même à partir de 5 ans, dans l'intégration des technologies au foyer. Habituellement, il s'agit d'une source de fierté pour les parents et d'une situation gratifiante pour l'enfant qui peut jouer le rôle d'expert.
Au fond, ne vaudrait-il pas mieux partir des besoins de la famille, comprendre comment celle-ci s'oriente dans la société et quels besoins d'information elle cherche à combler ? Une meilleure connaissance de la famille québécoise dans ses rapports avec les médias pourrait peut-être servir d'assise au développement d'émissions et de technologies conçues en fonction de ses besoins.
Au Québec comme ailleurs, il reste encore plusieurs questions à poser et plusieurs réponses à trouver quant à la dynamique de la famille par rapport à la télévision. Il semble à peu près acquis que la télévision est l'une des nombreuses variables déterminantes pour qui veut comprendre la famille d'aujourd'hui. Or, les développements récents de la recherche en communication ont également mis en lumière que la télévision ne peut plus être tout à fait comprise en dehors du contexte familial.
Source : « La famille et la télévision », Groupe de recherche sur les jeunes et les médias, 1992.