Depuis plusieurs années, les gouvernements et les groupes reliés à la santé, la sécurité et les services sociaux investissent des sommes énormes et des efforts considérables pour contrer la violence (conjugale, familiale, raciale) et pour modifier la culture et les valeurs qui engendrent la violence. La Convention sur les droits de l'enfant institue, d'une part, le statut des enfants en tant que personnes à part entière et, d'autre part, elle instaure leur droit au développement d'une conscience critique. Être conscient signifie être ouvert et réaliste, c'est-à-dire non seulement voir la beauté mais aussi la laideur. La violence physique et verbale, les abus de tout ordre, c'est de la laideur. Il faut que les enfants apprennent à la voir puis à la dénoncer. Encourager le développement de la conscience critique, c'est refuser l'aliénation et prôner le droit d'être et d'advenir.
Dans une perspective de prévention, Lipman et Sharp recommandent la pratique du dialogue philosophique entre pairs aussitôt que possible (Lipman, 1988 ; Lipman et autres, 1980). Des expérimentations avec de jeunes enfants illustrent bien la capacité de ces derniers à « philosopher » dès l'âge de 5 ans (Daniel et Michel 2001 ; Kennedy, 1996). La conception d'un matériel (contes philosophiques) qui mettrait en évidence et qui questionnerait de façon philosophique des concepts inhérents à la personne, au corps, à l'intimité, à l'identité personnelle et sociale, aux droits, etc., est maintenant nécessaire pour que les enfants qui naissent et évoluent dans un contexte de violence apprennent d'abord à la conscientiser, puis à la refuser et, finalement, à la dénoncer.
Les contes d'Audrey-Anne (Daniel, en voie de publication) tentent de répondre à ce besoin. Ils sont accompagnés d'un guide pédagogique qui vise à assister les enseignants dans leur questionnement « socratique » avec les élèves et à faire en sorte que les réflexions des enfants dépassent les récits d'anecdotes personnelles pour devenir des dialogues critiques et significatifs. Voici un extrait d'un conte intitulé « Le papillon » :
Philippe et Audrey-Anne sont en expédition organisée par l'école. Ils font une chasse aux papillons... Pas pour les attraper ! Pas pour les tuer ! Seulement pour les observer de plus près.
Un tout petit papillon jaune pâle vient se poser sur une fleur près du filet de Philippe. Philippe veut apprivoiser le petit papillon. Il lui dit doucement :
« Bonjour ! Comment t'appelles-tu ? Quel âge as-tu ? Tu es si petit ! »
Le petit papillon a peur d'être attrapé. Il s'envole. Mais il revient. Les ailes du papillon se mettent à bouger. Leur rythme est plus lent et régulier que celui des antennes. On dirait de petits éventails de dentelle. Audrey-Anne et Philippe le regardent bouger. Ils rient. Ils sont contents.
Tout à coup, leurs yeux sont attirés par un détail : les deux ailes du papillon ne sont pas semblables. Une d'elles est déchirée. Audrey-Anne s'inquiète de cette différence :
« Petit papillon, est-ce que ton aile te fait mal ? Comment l'as-tu déchirée ? Est-ce que c'est un accident ou est-ce un autre papillon qui a fait exprès pour te faire mal ? »
Le guide pédagogique qui accompagne ce conte présente divers plans de discussion et d'activités physiques reliés notamment aux différences physiques, au rythme, à des manifestations de violence physique et aux distinctions entre l'intentionnel et l'accidentel. Voici l'exemple d'un plan de discussion et d'une activité permettant aux enfants de réfléchir ensemble sur les distinctions entre les intentions et les conséquences.
Plan de discussion
- Dans le conte, Philippe et Audrey-Anne veulent attraper des papillons. Trouves-tu que c'est une bonne idée ? Pourquoi ?
- Est-ce que ça aurait été différent si Philippe et Audrey-Anne avaient eu l'intention d'attraper des papillons pour leur déchirer les ailes ? Explique-toi.
- Est-ce que deux personnes peuvent faire une même action mais avec des intentions différentes ? Si oui, est-ce que les conséquences seront différentes ?
- Est-ce que les petits chats qui miaulent le font toujours dans l'intention d'appeler leur maman ? Explique-toi.
- Est-ce que les lionnes qui rugissent le font toujours dans l'intention d'appeler leurs lionceaux ? Explique-toi.
- Est-ce que les ours polaires qui chassent les phoques le font toujours dans l'intention de les tuer ? Explique-toi.
- Est-ce que derrière chaque action que tu fais ou chaque mot que tu dis il y a une intention ? Explique-toi.
Activité
L'enseignante demande aux enfants d'énumérer des actions qu'ils font régulièrement (crier, sauter, courir, jouer, prêter ou non un jouet, désobéir à un règlement de l'école, rire, etc.). Puis elle leur demande d'accoler une intention positive à chacune de ces actions. Après, elle leur demande d'accoler une possible intention négative à ces mêmes actions. Ensuite, l'enseignante demande aux enfants d'examiner les conséquences possibles de chacune des actions sur les autres et sur soi selon qu'elles ont été faites avec une intention positive ou négative. Parfois la conséquence sera identique, parfois elle sera différente. L'enseignante demande aux enfants de discuter des pourquoi.