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OUTIL DE RÉFLEXION


9. Les perspectives d'avenir

À la lumière du bilan que nous avons présenté, il apparaît que l'éducation aux médias constitue un terrain fertile pour l'expérimentation d'innovations pédagogiques intéressantes, dans l'optique d'une redéfinition des rapports entre l'école et les médias. Tout porte à croire que l'intérêt pour ce domaine ira en s'accroissant durant la prochaine décennie.

La multiplication à l'échelle régionale et nationale d'associations d'enseignants et l'établissement de réseaux d'échanges internationaux entre les chercheurs nous amènent à penser que cette discipline va continuer à recruter de nouveaux adeptes un peu partout à travers le monde. Force nous est toutefois de constater que le niveau de développement de l'éducation aux médias demeure encore très inégal d'un pays à l'autre, et il semble que cette situation risque de perdurer encore longtemps.

Si certains pays ont réussi, depuis une dizaine d'années, à intégrer l'éducation aux médias dans leur programme scolaire national, la plupart ne parviennent toutefois pas à dépasser un stade expérimental souvent bien embryonnaire. Devant ce constat, on peut se demander quelles sont les raisons expliquant les succès de l'intégration de l'éducation aux médias, et c'est sur cet aspect que nous terminerons notre réflexion.

Une première conclusion s'impose d'emblée : une grande part du succès de l'intégration de l'éducation aux médias dans le projet éducatif repose sur l'implication volontaire des enseignants. Le militantisme actif de ces derniers apparaît comme le facteur déterminant dans le succès de cette intégration ; l'exemple de la Grande-Bretagne, de l'Australie et de l'Ontario est, à cet égard, très éloquent.

En Grande-Bretagne, le développement de l'éducation aux médias n'a pas été le résultat d'une politique administrative décidée et planifiée en haut lieu. Bien au contraire, on constate qu'il existe toujours de grandes résistances de la part des autorités à intégrer formellement l'éducation aux médias comme matière obligatoire. C'est l'engagement individuel des enseignants qui a fait en sorte que l'éducation aux médias soit parvenue à s'imposer, ces dernières années, comme un des enjeux majeurs dans le domaine de l'enseignement en Grande-Bretagne.

En Australie, ce sont les enseignants, regroupés au sein de l'Association for Teachers of Media, qui exercent des pressions auprès des autorités scolaires également afin que soit intégré l'enseignement aux médias dans les programmes existants. Il en va de même pour l'Ontario, où c'est le dynamisme de l'Association for Media Literacy qui est en grande partie responsable de l'essor de l'éducation aux médias dans cette province.

Il apparaît donc qu'il ne suffit pas de s'engager dans l'élaboration de programmes et dans la mise sur pied d'expériences-pilotes pour que l'éducation aux médias réussisse à s'intégrer vraiment dans le projet éducatif. Pour cela, il faut, dès le départ, que le mouvement soit pris en charge par le personnel enseignant lui-même. Les cas de la Finlande, de l'Ontario francophone et des États-Unis représentent d'ailleurs des contre-exemples riches en enseignements.

En Finlande, la décision d'intégrer formellement l'éducation aux médias dans le cadre de l'enseignement de la langue maternelle n'a pas donné les résultats escomptés. Le projet était pourtant soutenu par les autorités administratives. Les enseignants finlandais ne se sentaient toutefois pas préparés à dispenser cet enseignement ; ils se disaient isolés et déploraient le manque de ressources et d'encadrement pour les aider dans cette nouvelle tâche (Minkkinen et Nordenstreng, 1983). Le désintéressement progressif des enseignants envers l'éducation aux médias (qui a d'ailleurs conduit à l'échec de l'expérience finlandaise) aurait pu être contré si on avait favorisé leur regroupement.

Quant à la situation de l'éducation aux médias en Ontario francophone, on constate qu'elle est fort différente de celle qui prévaut du côté anglophone. Dans le cadre d'un projet de recherche où nous tentions d'évaluer la réceptivité des élèves franco-ontariens à l'égard de l'éducation aux médias, nous avons été à même de constater les difficultés que rencontre son implantation dans le réseau des écoles francophones de la province. Les enseignants que nous avons rencontrés étaient très peu familiers avec le document d'appui du ministère de l'Éducation, La compétence médiatique.

En raison de ressources très limitées et de la dispersion des écoles francophones sur le territoire de la province, il semble que le Conseil pour l'intégration des médias en éducation (CIME) n'ait pas réussi à constituer un réseau d'enseignants semblable à celui de l'Association for Media Literacy du côté anglophone. Ainsi, bien que l'enseignement aux médias soit officiellement intégré dans le cadre du programme de français langue maternelle, on doit constater que cette intégration demeure encore plutôt théorique.

Le bilan du mouvement d'implantation de cours d'éducation critique à la télévision aux États-Unis, dans les années 80, démontre également l'importance que revêt l'implication active du personnel enseignant. À notre avis, une des principales causes de l'essoufflement du mouvement tient au fait qu'il n'existait pas, à ce moment, d'associations d'enseignants capables d'assumer la promotion du projet ; tant et si bien que les expériences sont demeurées sans lendemain.

Une fois les projets de recherche complétés, les expériences-pilotes n'ont pas eu de suite et le matériel qui avait été développé pour soutenir ces projets n'a plus été utilisé. Pourtant, ces projets étaient appuyés et financés par le ministère fédéral de l'Éducation, qui avait d'ailleurs contribué activement à déterminer la philosophie et les objectifs généraux de l'éducation critique à la télévision (Withrow, 1980).

Quant aux initiatives récentes en vue de raviver le mouvement, elles sont irrémédiablement condamnées à l'échec si elles ne parviennent pas à rejoindre et à regrouper le personnel enseignant. Or, il semble que les associations qui militent actuellement pour le renouveau de l'éducation aux médias aux États-Unis éprouvent encore beaucoup de difficultés à constituer ces réseaux (Dorr, 1992).

Un autre facteur qui apparaît également déterminant dans le succès de l'intégration de l'éducation aux médias concerne les dimensions théoriques qui sous-tendent l'élaboration des programmes. Il est primordial que les expériences d'éducation critique aux médias s'inscrivent dans un cadre théorique qui soit en mesure de guider de manière cohérente les différentes pratiques d'enseignement.

L'éducation aux médias est plus que la simple addition de programmes qui proposent, chacun à sa manière, des façons d'aborder en classe l'initiation des jeunes à l'univers des médias. Pour se développer pleinement, l'éducation aux médias doit proposer aux enseignants une démarche cohérente qui encadre les pratiques d'enseignement. Trop souvent, les programmes développés pour les différentes clientèles scolaires présentent très peu d'unité.

Il arrive même, comme ce fut le cas pour les programmes américains, que ceux-ci proposent des approches théoriques contradictoires. On comprend alors facilement que le personnel enseignant demeure indifférent à l'égard d'une discipline qui ne semble pas être en mesure de présenter une réflexion cohérente. On constate d'ailleurs que dans les pays où l'éducation aux médias se développe le plus actuellement, la conception de programmes s'inscrit dans une démarche qui accorde une place importante à la prise en compte des dimensions théoriques.

Un dernier facteur nous semble également déterminant dans le succès de l'intégration de l'éducation aux médias : la formation des maîtres. Pour que l'éducation aux médias parvienne à progresser, il importe de s'assurer que les enseignants disposent des moyens leur permettant de se familiariser à la pratique de l'enseignement aux médias et de développer leur expertise dans ce domaine. En effet, rares sont les enseignants qui ont une formation leur permettant de se sentir à l'aise pour enseigner à leurs élèves comment former leur esprit critique à l'égard des médias. L'exemple de la Grande-Bretagne et de l'Ontario est tout à fait probant ici.

C'est grâce à la formation continue offerte par des organismes comme le British Film Council, le Scottish Film Council ou l'Association for Media Literacy que l'éducation aux médias réussit à se développer et à recruter de nouveaux adhérents. Ces derniers temps, diverses initiatives intéressantes ont vu le jour en Grande-Bretagne et en Ontario pour faire en sorte que les futurs enseignants puissent désormais recevoir, dans le cadre de leurs études, une formation portant spécifiquement sur l'enseignement critique aux médias. On cherche également à offrir, dans le cadre de projets de formation continue, des cours portant spécifiquement sur l'enseignement critique aux médias. Il est permis de penser que de telles initiatives, si elles devaient se développer sur une vaste échelle, auraient des conséquences très heureuses pour l'avenir de l'éducation aux médias.

Si l'éducation aux médias semble être en voie de s'intégrer pleinement dans le projet éducatif de certains pays, qu'en est-il de ses perspectives d'avenir au Québec ? Même si l'on constate chez nous un intérêt croissant pour les questions concernant les rapports entre l'école et les médias, nous devons toutefois réaliser que les conditions favorables au développement de l'éducation aux médias sont loin d'être réunies pour le moment, et rien ne nous permet de penser qu'elles le seront dans un proche avenir.

En premier lieu, force est de constater que si certains milieux au Québec se montrent de plus en plus favorables à l'intégration de l'éducation aux médias, cette idée n'a pas encore fait son chemin auprès du personnel enseignant.

Un important travail de sensibilisation reste encore à faire, et l'on doit déplorer qu'il n'existe pas encore d'associations ou de regroupements capables d'entreprendre de manière efficace cette opération préalable. Depuis quelques années, l'Association québécoise pour l'éducation aux médias / Association for Media Education in Quebec s'efforce de jouer ce rôle, mais pour avoir nous-mêmes oeuvré activement au sein de cette association, force est de constater qu'elle ne dispose pas des ressources lui permettant de remplir efficacement ce rôle.

Ce travail de sensibilisation est rendu d'autant plus difficile par le fait qu'il existe encore très peu de matériel didactique à l'intention des enseignants francophones. La presque totalité des documents sont en anglais, et ceux-ci sont, dans l'ensemble, très peu appropriés au contexte particulier du Québec. Dans le domaine du développement de programmes d'éducation aux médias en français, tout reste à faire.

Si l'on se rapporte au bilan que nous avons présenté des expériences poursuivies au Québec depuis une quinzaine d'années, on note que l'éducation aux médias est encore loin de présenter un ensemble très cohérent. Les initiatives dans ce domaine proposent une vision plutôt éclatée : programmes d'éducation critique à la télévision, documents de sensibilisation aux représentations sexistes, ateliers sur l'impact des médias en milieu populaire, documents didactiques en vue de l'initiation des jeunes aux dimensions techniques du langage cinématographique, etc.

Sous l'impulsion des initiatives récentes de l'Institut québécois du cinéma, il semble que ce soit le domaine des études filmiques qui ait le plus de chances d'être privilégié. La table de concertation mise sur pied par l'Institut vise à implanter, à moyen terme, des cours d'éducation filmique dans les écoles québécoises. Bien que l'étude du cinéma représente un domaine important de l'éducation aux médias, elle ne saurait pour autant prétendre assumer à elle seule la formation critique des jeunes à l'égard des médias.

À ce point de vue, il est important de rappeler que l'éducation aux médias poursuit un objectif général qui va bien au-delà de la simple initiation des jeunes à la compréhension des particularités de tel ou tel média. On vise d'abord et avant tout le développement de l'esprit critique autonome des élèves à l'égard de tous les phénomènes médiatiques. On souhaite qu'ils soient capables de transposer à d'autres situations les habiletés d'analyse critique qu'ils ont développées en abordant en classe l'étude des médias.

Si l'on veut que l'éducation aux médias se développe au Québec, il faudra accorder une attention toute particulière à la question de la formation des maîtres. Soulignons que l'éducation aux médias se situe au coeur des préoccupations de recherche en sciences de la communication et en sciences de l'éducation.

Il importe donc que se développe un nouveau partenariat entre ces deux disciplines afin d'être en mesure d'offrir enseignants la formation dont ils ont besoin pour intégrer l'éducation critique aux médias dans l'enseignement des autres matières scolaires. La réflexion actuelle de la Télé-Université concernant une réorientation de son programme prévu de Certificat en analyse des médias au profit d'un Certificat en éducation aux médias pourrait constituer, si elle est confirmée, une initiative très intéressante. Peut-être même le prélude à l'essor de l'intérêt des enseignants pour cette nouvelle problématique.

Finalement, il appartient aussi aux autorités éducatives de soutenir les initiatives entreprises et de s'interroger sur la place à accorder à l'éducation aux médias dans le programme scolaire des écoles primaires et secondaires. Les discussions qui s'annoncent sur les « profils de formation » pourraient constituer une occasion idéale de le faire.


Source : L'éducation aux médias : vers une redéfinition des rapports entre l'école et les médias, étude réalisée pour la Centrale de l'enseignement du Québec par Jacques Piette, professeur au département des lettres et de communications de l'Université de Sherbrooke.


 

Au sujet de l'auteur

Jacques Piette, Ph.D., est professeur au département des lettres et de communications de l'Université de Sherbrooke. Il est également président du Centre de ressources en éducation aux médias (CREM).

Table des matières

Les approches de l'éducation aux médias

Introduction

1. La phase d'expérimentation

2. La perspective des effets

3. La perspective des usages

4. La perspective critique

5. La perspective sémiologique

6. La perspective éthique

7. La perspective pratique

8. La phase de consolidation

9. Les perspectives d'avenir

Recommandations
lectures, vidéos, liens

Livre

PIETTE, Jacques. Éducation aux médias et fonction critique, Paris/Montréal, L'Harmattan, 1996.
 


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