Une approche susceptible de contribuer au développement de la pensée critique dialogique chez les jeunes
La pensée critique dialogique n'est pas innée ; c'est un niveau de pensée qui suppose non pas un apprentissage systématique au sens d'apprendre une technique, mais une pratique (au sens d'une praxis) régulière et assidue (idéalement transversale) de plus d'une année. Dans cette optique, de nombreuses recherches ont montré que la PPE constitue un outil significatif (notamment Camhy et autres, 1988 ; Daniel, 1989 ; Gazzard, 1988 ; Lago-Bernstein, 1990 ; Lane and Lane, 1986 ; Schleifer et autres, 1987).
La PPE a été conçue par Matthew Lipman et Ann Margaret Sharp du Montclair State University dans les années 1970 (Lipman, Sharp, Oscanyan, 1980). Elle est utilisée dans plus de 40 pays, et le matériel correspondant (des romans philosophiques pour les élèves et des guides pédagogiques pour l'enseignant) est traduit en 20 langues. Le coeur de cette approche se trouve dans ce que Lipman et Sharp appellent la « communauté de recherche philosophique » et qui trouve ses fondements dans le concept deweyen de communauté (voir Daniel, 1992/1997).
La PPE est une approche dite « socratique » qui se déroule en trois étapes, à savoir la lecture, la formulation de questions et le dialogue philosophique en communauté de recherche. Chaque étape possède une intention de coopération. La première étape, la lecture, est dite « partagée » parce qu'elle implique que chaque élève lise une phrase ou un paragraphe d'un chapitre de roman philosophique. Cette lecture s'élabore à voix haute, à tour de rôle. Participer à cette étape favorise d'emblée une entrée dans la communauté de recherche puisqu'en acceptant de lire, l'élève prend part au dialogue auteur-lecteur.
La deuxième étape, la formulation de questions, implique que les élèves s'investissent dans la compréhension du (ou des) sens du chapitre lu au point de s'interroger sur les mots ou les situations décrites dans le roman. La compréhension de l'histoire ne requiert pas seulement la connaissance des mots, mais une compréhension globale du sens et du contexte ainsi qu'une réflexion critique sur l'idée à laquelle la pensée se rapporte. Finalement, la formulation de questions responsabilise l'élève et le place à l'avant-scène de son apprentissage. En effet, par leurs questions, les élèves élaborent l'agenda des semaines à venir.
La dernière étape est le dialogue en communauté de recherche. Les élèves apprennent à élaborer ensemble, à partir des questions qu'ils ont posées, des sens plus pertinents, plus valides. Ensuite, ils apprennent à évaluer, critiquer et hiérarchiser ces sens. À ce moment, les élèves entrent dans le processus de recherche et le doute (philosophique) remplace alors la curiosité. Le doute n'est pas conçu ici comme un scepticisme ni comme une négation, mais plutôt comme une analyse critique essentielle des acquis, des croyances, des traditions, des préjugés véhiculés. Cette étape stimule les élèves à dépasser les illusions et à évaluer les ambiguïtés inhérentes à toute situation (médiatique, langagière, comportementale, etc.).
La PPE adaptée aux mathématiques (PPEM) est une approche philosophique qui suit de façon presque intégrale le modèle lipmanien, mais qui se concentre essentiellement sur les notions et les concepts philosophico-mathématiques. La PPEM a été mise de l'avant par Daniel, Lafortune, Pallascio et Sykes (1996) pour favoriser un apprentissage plus significatif des mathématiques chez les élèves de 10-12 ans et pour stimuler leur pensée critique dialogique, notamment en les aidant à apprivoiser avec leurs pairs les préjugés (ex. : Est-ce que la bosse des mathématiques existe ?), les concepts (ex. : probabilité vs hasard) et les notions (c.-à-d. les 4 opérations) inhérents aux mathématiques. Le roman philosophique stimule les jeunes à poser des questions comme « Existe-t-il un cube parfait sur la Terre ? Si on avait la possibilité de compter toutes les étoiles du ciel, pourrait-on dire qu'elles sont en nombre infini ou indéfini ? La vérité existe-t-elle ? Les mathématiques ont-elles été inventées ou découvertes ? » Il est à noter que la PPEM est un outil complémentaire (1 heure/semaine) au programme de formation régulier en mathématiques.